Au cœur de l’Afrique, la guerre au nom de la nature

Voilà trois mois, peut-être quatre, qu’il pérégrine dans les forêts profondes du sud-est de la République centrafricaine. Depuis le début de la saison sèche, probablement depuis un jour de novembre 2019. Zacharia, quadragénaire fluet drapé...

Au cœur de l’Afrique, la guerre au nom de la nature

Voilà trois mois, peut-être quatre, qu’il pérégrine dans les forêts profondes du sud-est de la République centrafricaine. Depuis le début de la saison sèche, probablement depuis un jour de novembre 2019. Zacharia, quadragénaire fluet drapé dans une djellaba élimée, ne se le rappelle pas vraiment, comme si cet éleveur nomade disposait d’assez de temps pour ne pas en perdre à le compter. Un jour, à l’aube, il a quitté son village d’Al-Tomat, dans le sud du Darfour, région du Soudan dévastée par des décennies de guerre, les sécheresses et le surpâturage. Avec quelques vivres, sa kalachnikov, des amis et des centaines de bœufs, le berger est parti. Ses bêtes appartiennent à des hommes influents, militaires, politiciens et commerçants darfouris, des nantis pas toujours fréquentables, qui investissent et spéculent sur le négoce très rentable des bovins.

Zacharia (main levée), en discussion avec un garde (en vert) de Chinko : il est entré illégalement dans la réserve avec ses boeufs.
Zacharia (main levée), en discussion avec un garde (en vert) de Chinko : il est entré illégalement dans la réserve avec ses boeufs. THOMAS NICOLON POUR "LE MONDE"
Vu d’hélicoptère, un troupeau de boeufs mené par des éleveurs nomades traverse la savane de l’est de la République centrafricaine, à proximité de la réserve de Chinko.
Vu d’hélicoptère, un troupeau de boeufs mené par des éleveurs nomades traverse la savane de l’est de la République centrafricaine, à proximité de la réserve de Chinko. THOMAS NICOLON POUR "LE MONDE"

Comme des milliers d’autres bergers peuls, Zacharia doit faire fructifier son capital à quatre pattes – l’engraisser, le garder en bonne santé, le protéger des prédateurs, assurer sa reproduction – au cours de transhumances aussi éreintantes que périlleuses. A pied ou à dos d’âne, ces convoyeurs de cheptel avancent en quête de pâturages, toujours plus au sud, là où la savane boisée parsemée de clairières herbeuses se mue en vastes couloirs de forêts denses et humides sillonnées de rivières. Ils se trouvent dans la réserve naturelle de Chinko, en République centrafricaine, 1,7 million d’hectares dans l’une des plus vastes régions du monde encore vierges de villages, de routes et de champs. Et un écotone unique, selon les rares biologistes à s’aventurer dans cette brousse majestueuse d’Afrique centrale, décrite dès le XIXe siècle par quelques explorateurs, esclavagistes, colons ou scientifiques. Aujourd’hui, ceux qui pénètrent dans ces lieux ne se séparent pas de leurs armes, qu’il s’agisse de se défendre face aux divers groupes armés, de racketter ou de braconner.

« Les milices centrafricaines nous traquent pour piller nos vaches et leur lait, et pour nous imposer des taxes de passage. Même quand ils sont peuls comme nous, ils attaquent. C’est de plus en plus difficile, déplore Zacharia, visage enroulé dans un chèche assailli d’insectes. Mais dans mon Darfour natal, il n’y a plus d’herbe et presque plus d’eau. Alors, on va quand même passer la saison ici. » Depuis sa tente, une toile déchirée tenue par des bouts de bois, il peut profiter d’un ballet sublime de céphalophes, de singes, de phacochères et d’oiseaux aux couleurs vives. Tout en restant vigilant : les lions aussi apprécient les troupeaux comme le sien.

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